Publication

la clinique de l’action fondement théorique et pratique exemple addiction

By 28 février 2019 No Comments
these-marketing-research-of-consumer-behavior-in-the-medical-service-market-of-ukraine

telechargement_document_uniman_pdfLa clinique de l’action

Fondement théorique et méthodologique Une démarche pour sortir de la spirale exemple

L’addiction

Les assujettis à une addiction que nous avons eu à accompagner jusqu’à leur libération, ont été pris tout aussi bien par des addictions à l’alcool, à la drogue, à la cigarette, aux jeux d’argent. Il y a déjà maintenant 30 années, leur accompagnement a été à l’origine de notre pratique de la clinique de l’action actuelle. Les addictions nouvelles aux jeux sur internet, aux médicaments, aux obsessions entrainant des troubles compulsifs ou des troubles envahissant du comportement, continuent à mettre à l’épreuve cette pratique qui s’étend à l’accompagnement thérapeutique des altérations psychiques, telles que les différentes formes de paranoïa, de schizophrénie, d’autisme et pour les adolescents les symptômes d’alcoolémie fœtale.

Cette clinique initiée en 1984, après plusieurs années de coopération studieuse auprès de Jeanine Guindon 19761, nous ont permis de consolider l’approche psychosociale (R et H Michit 1998) de la clinique de la rééducation des différentes facettes de l’altération psychique ayant pour origine une carence des forces psychiques (E. Erickson 1963)2 et de l’envahissement, de ce fait, des comportements régis par les mécanismes de défense (A. Freud 1949). Ces derniers, s’installent pour protéger la faiblesse du moi en difficulté quand il s’agit d’affronter les contraintes qui s’imposent aussi bien lors des interactions avec le monde physique et le monde social que lors de toutes les rencontres avec l’altérité des semblables.

Nous présenterons comme exemple fondateur, le récit circonstancié de l’accompagnement d’une jeune femme de trente ans que nous avons pu suivre jusqu’à sa libération de l’addiction après 12 ans de travail. Ce récit nous permettra, dans un second temps, de présenter l’approche psychosociale de la clinique de l’action selon ses fondements théoriques et ses méthodes.

1 Récit succinct de l’accompagnement psycho-rééducatif

J’avais ouvert un centre d’accueil de personnes en grande précarité sociale et professionnelle dans lequel je pouvais héberger des personnes seules ou des familles. Je proposais à la fois le gîte, le couvert, une activité économique pour autofinancer le centre, et un accompagnement psycho-rééducatif. Ce mode d’intervention apparaissait approprié à des situations dans lesquelles les carences sociales et économiques rendaient impossibles les soins hospitaliers tout autant que les soins en cure. Le suivi médical lorsqu’il était nécessaire était assuré soit par des médecins généralistes soit par l’hôpital. J’entretenais donc des liens très

1 Jeanine Guindon a posé les bases de ma clinique de l’action par la découverte de la construction des « étapes de la rééducation 1963 » et du processus de leur renforcement.
.1963 ״a été mis en évidence par Éric Erikson dans ‟enfance et société ״2Le concept de ‟force psychique

1

proches voire amicaux avec quelques médecins qui étaient intéressés par l’approche globale de la clinique des actions psycho-sociales3.

L’histoire commence lorsque j’ai reçu l’appel du médecin gastro-entérologue de l’hôpital. Il me demandait si je ne voulais pas tenter d’aider une personne qu’il soignait depuis plusieurs années dans le cadre du CHA (centre hospitalier d’alcoologie). Comme cette personne commençait à développer des délires mystiques liés à une alcoolisation massive quotidienne, il me signifiait amicalement sa limite de compétence en ce domaine et m’accordait un crédit de confiance dans la situation pour combiner nos efforts. N’ayant à l’époque que peu d’expérience en ce domaine, j’acceptais la demande, sous le contrôle de l’expérience du médecin en quête d’une approche un peu nouvelle. Je décidais cependant de consigner tous les entretiens afin d’en échanger avec mon commanditaire.

La première rencontre reste pour moi un moment significatif et fondateur. Madame se présente en me signifiant qu’elle vient sous la recommandation du médecin de l’hôpital. Elle n’est pas très confiante et montre une forme de réticence soumise. Je lui pose alors, selon mon habitude, la question qui me semblait anodine, dans le but d’entrer en relation :

• Que puis-je faire pour vous ? La réponse un peu provocatrice surgit :

  • Je ne veux pas m’arrêter de boire.
  • Qui vous a dit qu’il fallait s’arrêter de boire ?
  • Tous ceux que j’ai rencontrés ; la croix bleue, les alcooliques anonymes, Madame X responsablesdu CHA et les médecins. Tous veulent me sevrer. Ils me disent que je ne pourrai m’en sortir qu’en décidant de ne plus toucher une goutte d’alcool. Mais moi, je ne veux pas, car ce serait une autre prison, une autre dépendance. Je veux être libre de l’alcool et donc je veux pouvoir boire !
  • Eh bien vous tombez bien… si vous le voulez, moi je peux vous apprendre à bien boire…
  • Ah… vous alors ….je ne m’attendais pas à cette proposition…
  • En effet, renoncer à boire n’est pas une victoire mais une soumission. C’est la perte de votre liberté.Elle est de même nature que celle qui vous ligote dans l’impossible résistance au besoin de boire.

    Si vous voulez, je peux vous accompagner dans ce combat de la liberté.

  • ….
  • Et donc qu’attendez-vous de moi ?
  • Je veux pouvoir boire, mais aujourd‘hui je suis alcoolique, je ne peux pas boire car je ne peux pasm’arrêter. Je suis dépendante du produit ; je veux m’arrêter et je n’y arrive pas. J’en arrive même à faire des délires.

    3 L’approche, tout en ayant respectueusement et scientifiquement assimilée précisément les grandes approches qui la précèdent, se distingue fondamentalement de l’analyse freudienne comme des thérapies comportementales et systémiques grâce au concept de l’action-décision (R Michit 1995). Cette catégorie du potentiel de l’acteur décideur se trouve à la couture, par le biais de l’action des patients, de l’ensemble des apports théoriques et méthodologiques des thérapeutiques actuelles. Quelles que soient les altérations psychiques, tout patient est acteurs et ce point est un point aveugle de tous apports qui nous précèdent que ce soit la psychanalyse et son l’inconscient comme centre moteur des agissements, du comportementalisme cognitif qui produit des comportements par une adaptation au milieu et de la systémie qui confine les personnes dans des rôles ou des symptômes au sein d’un système. Leur combinaison dans ce qui s’appelle la troisième génération thérapeutiques reste aveugle sur ce point.

2

  • Si je comprends bien, vous me dites que vous menez un combat en vous que vous ne pouvez pas gagner? Ai-je bien compris ? : vous voulez boire comme tout un chacun, mais vous n’êtes pas libre de l’alcool qui vous soumet.
  • On peut dire ça comme ça….Mais que dois-je faire ?
  • D’abord est-ce qu’il y a vraiment une partie de vous qui veut arrêter d’être esclave de l’alcool ?
  • Oui, cela fait des années que j’essaie de m’arrêter mais je n’y suis pas arrivée. J’ai déjà fait cinqcures et je n’ai jamais pu m’arrêter, je suis chaque fois retombée…j’en ai assez, j’en suis arrivée à

    l’idée que personne pourra me sortir de cet engrenage…

  • Ah bon ! et en venant me voir qu’êtes-vous venue faire ?
  • Je ne sais pas… tenter une nouvelle fois …me laisser une chance. Je ne peux pas me résoudre à cettesituation. Je veux bien tenter mais en prenant un autre chemin…
  • Je vous propose de vous aider à réaliser votre projet : rester sobre tout en buvant. Pour cela, nousallons prendre un autre chemin ; nous allons renforcer les forces de la partie de vous qui veut atteindre cet objectif. Autrement dit, on ne va pas s’occuper des moments où vous allez trop boire. Je vais travailler avec vous les seuls moments du combat que vous aurez mené soit juste avant de prendre le premier verre soit le moment juste avant d’aller acheter une bouteille pour avoir une réserve en cas de besoin, ou encore le moment juste avant d’aller la cacher. On laissera le reste au temps de l’assimilation, au temps où le corps se dégrise tout seul, en luttant contre le sentiment de culpabilité. Y arriver tout de suite n’est pas possible, donc la culpabilité qui n’a aucun effet positif sur le pronostic de réussite, nous la combattrons. Le chemin sera long, mais il ne peut pas ne pas être couronné de succès. Par contre, il est nécessaire que nous nous revoyions régulièrement une fois par semaine.

    Nous avons pris congé en fixant le rendez-vous pour la semaine suivante avec comme seule demande :

• Vous reviendrez la semaine prochaine et vous me raconterez seulement ce qui s’est passé, juste avant le premier verre.

Elle est revenue et je lui ai demandé de me raconter les moments, juste avant d’entrer dans la spirale de l’alcoolisation… Ainsi on a travaillé les décisions d’aller au super marché avec l’intuition qu’elle pourra acheter une bouteille tout en prenant la ferme décision de ne pas le faire, le choix des cachettes, comme les moments où elle vidait dans l’évier, une bouteille de whisky après en avoir bu la moitié etc…. Elle décrivait un moment significatif de sa semaine. Je l’aidais à découvrir toutes les décisions qu’elle avait prises, avant, pendant et après l’entrée dans la spirale. Je terminais l’entretien, en focalisant sur une seule décision parmi toutes celles énoncées et découvertes. Sur celle-ci je lui demandais toujours :

  • quels étaient les éléments qui avaient présidé à la prendre : les éléments de perception et les importants/enjeux/valeurs qu’elle avait priorisés.
  • On s’interdisait de fixer un axe de progrès d’une semaine sur l’autre, aucun projet de mieux faire était évoqué.
  • Seul le goût de la spécificité de l’acte décisionnel non prémédité qui survient dans l’immédiateté des imprévus de la vie, nous importait de découvrir et de ruminer à la suite de son analyse méticuleuse.

3

Peu à peu, nous n’avons plus parlé de chute ou de rechute, nous nous occupions de la partie qui gagnait pendant un certain temps et nous nous intéressions à la manière d’allonger la durée de ce temps au cœur du « combat ».

12 ans de travail ont été nécessaires pour renforcer la décision de boire de l’alcool comme chacun de nous, libre de sa passion. Cependant, dès le premier mois, un changement radical avait été opéré : elle percevait que cet autre chemin la conduirait à la victoire finale.

Elle est venue une fois par semaine, elle n’a jamais manqué un rendez-vous. Plusieurs fois, je l’ai reçu alcoolisée, provoquante, désespérée, perdue… et nous parlions du combat, de la perte et de la victoire toujours dans le sens de découvrir l’importance de la lutte. Je m’efforçais à la libérer des sentiments de culpabilité, d’impuissance ou encore de trahison de soi-même qui sont revenus régulièrement face à ce qui apparaissait comme des échecs et des rechutes.

Un jour elle arrive radieuse. Je m’étonne de cette humeur … c’était la première fois que je la voyais heureuse…

״….? Je lui dis : ‟Cette semaine comment ça s’est passé • Elle me dit :

• mardi je marchais en ville, en plein combat, je ne voulais pas boire, je voulais gagner la bataille. A un moment donné, je me suis trouvée au milieu de la rue, à droite un bar à gauche l’église …je suis entrée dans l’église…J’avais gagné pour la première fois…

Un autre épisode relate quelques péripéties de la bataille vécue pendant les premières années de l’accompagnement.

Madame avait décidé d’aller à une réunion de parents d’élèves concernant l’une de ses filles. Etant un peu en avance, elle passe devant un magasin de chaussures et décide inopinément d’entrer pour voir si elle pouvait trouver une paire qui lui plairait. A l’intérieur du magasin, elle est très déçue par ce que la vendeuse lui propose. Elle commence alors à sentir monter en elle le besoin irrésistible de boire pour compenser sa déception. Elle connaissait bien ce sentiment. Elle savait à cette époque, qu’elle ne pourrait pas gagner le combat. Cependant, elle sort du magasin avec la ferme conviction qu’elle pourra résister. Malgré sa ferme volonté de ne pas succomber, le besoin se fait si présent qu’elle entre au café et prend une telle quantité d’alcool, qu’elle ne peut pas se rendre à la réunion. De plus, ce soir-là, elle ne rentrera pas chez elle. Elle fait du stop et se retrouve à 80 Kms de chez elle chez une amie qui partage la même problématique. Son mari m’avait appelé tout affolé, pensant que je savais où elle était. Je ne savais pas. Le lendemain matin, elle m’a appelé et elle m’a dit son désarroi et son désespoir ; celui de ne pas pouvoir se libérer de la force de son besoin, force plus forte que tout….je lui ai demandé de venir me voir dans la journée.

Après avoir écouté son désarroi et lui avoir demandé ce qui s’était passé, j’ai repris avec elle la succession de ses décisions : celles prévues ( aller à l’école, ne pas être en retard, rencontrer les professeurs, montrer de l’attention à sa fille, le repas préparé pour son mari et les enfants car elle avait anticipé qu’elle ne pourrait pas le préparer après la réunion), et celles qu’elle prend au moment où elle perçoit qu’elle a un peu de temps libre : la décision de trainer devant les magasins,

4

se diriger vers celui des chaussures, aller chercher une paire, entrer dans le magasin, sortir, entrer dans le bar, et ensuite la perte de la notion du temps et dans l’état alcoolisé, la semi conscience d’aller chez son amie plutôt que d’aller chez elle, ne pouvant pas se présenter devant son mari et ses enfants avec la honte et le désespoir.

Après l’énumération chronologique sans évaluation reprenant toutes ses actions-décisions, j’ai décidé d’aller approfondir le moment où elle fait le choix d’entrer dans le magasin de chaussures. Ce moment s’était présenté comme le déclencheur de l’engrenage qui deviendra irrésistible. En approfondissant ce moment, je suis allé chercher les décisions prises à ce moment : Elle découvre alors la décision d’occuper un temps « libre» ou « vide », la décision de changer son objectif pour poursuivre celui d’acheter un objet dont la quête l’avait plusieurs fois déçue car elle ne trouvait pas ce qu’elle voulait. Quand je lui demande ce qu’elle fait « à cette déception plusieurs fois vécue », elle me répond : ‟je la perçois mais je la brave,… je sais que je vais être déçue mais j’élimine ma .״certitude, je force le passage en étant sûre que je vais perdre

Je lui demande, alors, ce qu’elle fait à elle-même quand elle laisse la possibilité d’être déçue, elle .״répond : ‟je me mets en danger, je renonce à me protéger, je suis présomptueuse

  • – En entrant dans le magasin, que faites-vous, aux professeurs ? à votre fille ?
  • – ‟ rien״ me dit –elle.
  • – En faisant rien, vous faites quoi ?
  • .״Je ne les prends pas en compte, ils n’existent pas, je suis seule avec mon désir‟ -En retravaillant le choix de l’objectif d’occuper le temps qui est libre, je lui demande que fait-elle à l’objectif d’aller à la réunion : elle me dit « à ce moment-là en entrant, je le perds et je l’ai perdu complètement, car en sortant du magasin je ne l’ai plus, il ne me reste plus que celui de ne pas .״boire

    C’est alors que j’ai décidé d’approfondir les éléments pris en compte au moment où elle entre dans le magasin. Elle découvre alors qu’elle perçoit le temps libre, le vide à occuper, le besoin de chaussures et l’important de satisfaire ce besoin. Elle découvre qu’elle s’est perdue elle-même avec ses difficultés à vivre les frustrations. Elle ne perçoit plus l’objectif de la réunion, et sa fille ne fait plus partie de ses enjeux. Avec un seul objectif, celui de ne pas boire, elle ne peut plus décider. Elle est prise par ses affects. Elle découvre alors qu’elle renonce à garder en présence tous les objectifs de sa vie et que, pour elle, il y a, à ce moment-là, une décision réelle et une responsabilité qui est à l’origine de sa mise en danger. Elle perçoit l’importance de limiter les moments où elle peut se créer un espace de déception. Ces moments sont devenus clairement à éviter s’ils ne sont pas prévus.

    Les mois suivant, elle m’a raconté toutes ses victoires, il y avait encore beaucoup de batailles perdues, mais le nombre de victoires augmentait. Et nous avons travaillé inlassablement, les décisions prises juste avant le premier verre. Elle me racontait ses combats, les fuites, ses marches pour trouver un autre moyen de lutte contre la déception, les chansons venant occuper l’esprit pour chasser l’obsession ou pour entrer dans l’histoire de ceux qui se sont battus comme elle et qui racontaient dans des textes mis en musique leur propre histoire, les douches pour ressentir la douceur de l’eau sur sa peau, la musique stimulant ses sens avec la danse qui alliait les sens et l’activité musculaire pour se sentir responsable de

5

se donner du bien-être, ses prières de supplication ainsi que ses pleurs quand le désespoir marquait la difficulté de vivre avec le sentiment d’impuissance : « je n’y arriverai jamais ».

Je m’attardais sur toutes les actions se trouvant avant la perte de la décision de vivre et la mise dans l’engrenage de l’addiction. Je m’intéressais aux seuls éléments (perceptions et enjeux valorisés) pris en compte au moment où l’objectif de vie était tenu. Jamais, je n’ai présenté un seul important qui pourrait ou devrait être valorisé. C’était, elle seule, qui me disait ce qui apparaissait au moment qui devançait la prise du verre fatal.

Puis, un jour elle s’est présentée une fois encore avec un visage nouveau. Je lui ai demandé à mon habitude

• alors qu’est-ce qui s’est passé cette semaine ? Elle me raconta l’épisode suivant.

• Il était 13h30 passé de quelques minutes, mon mari est arrivé du travail et à peine rentré il a constaté que la machine à laver le linge fonctionnait. Il est allé directement tourner le bouton pour l’arrêter sans même prendre le temps de me dire bonjour, en me faisant remarquer simplement, « mais il est plus de 13h30, cela coute plus cher4 ». Alors je suis allé au placard. J’ai pris la bouteille de Whisky que nous ne cachions plus car je n’étais plus dépendante depuis déjà quelques semaines. Je me suis plantée devant lui. Et, sans rien dire, j’ai vidé la bouteille. Elle n’était pas pleine mais après j’étais bien pompette. J’ai compris alors comment je pouvais bien boire.

Le travail sur la décision venait de lui faire prendre conscience que la boisson était liée au sentiment de ne pas être prise comme une personne et une personne responsable. Ce jour-là, notre travail lui a fait faire des liens nouveaux avec l’histoire du rapport avec son père qu’elle m’avait plusieurs fois raconté. Elle l’embêtait jusqu’à ce qu’il la frappe car au moins il s’occupait d’elle, c’est ainsi, disait-elle, que j’existais à ses yeux. Elle reprit aussi l’histoire du début de sa prostitution lorsque son père la proposait à ses amis. Elle avait douze ans et elle s’était mis à boire ses premières cuites pour oublier et se refaire une santé.

Après ce moment crucial, elle n’a plus touché à l’alcool dans des proportions qui lui enlevait sa liberté. Elle avait trouvé comment bien boire.

2 Fondement de la démarche
2.1 Les dynamiques psychiques de l’addiction

L’addiction est un mode de vie.

4 A cette époque, EDF avait mis en place des tarifs économiques dans les heures creuses entre 12h30 et 13h30 et durant la nuit.

6

L’addiction consiste à utiliser de façon rigidifiée, un mécanisme de défense protégeant un « ‟je״ raisonnable» trop faible, soit en présence d’un besoin5 fondamental qui se fait impérieux, soit lorsque la quête d’un ‟être au monde״ espéré, ne peut pas être satisfait ; autrement dit lorsqu’un mal être – perception par la personne d’un objectif qui n’est pas atteint – ne peut être éliminé.

Madame m’avait dit « Ma vie était devenu un enfer, je ne pouvais pas me libérer de la volonté de mon père qui me livrait à ses amis, et je ne pouvais pas le décevoir car j’avais besoin qu’il m’aime. »

Un jeune homme de 35ans me confiait en début de nos rencontres « Mourir sans maîtrise m’était devenu insoutenable. A 15 ans, j’ai décidé que je ne voulais pas mourir en dormant ? Ce besoin impérieux de maîtrise, m’a conduit à mettre en place des TOCs de contrôle de tout mon environnement. Tous les matins il me fallait 2H30 avant de commencer la journée. Je n’ai plus pu m’en libérer et je ne pouvais pas travailler».

Tout d’un coup ou peu à peu, la vie n’a pas de sens du fait d’obstacles difficilement surmontables voire indépassables. Au cœur de ces échecs répétés, la personne ne vit plus que dans le ‟sombre” de son existence. Elle retient, dans sa mémoire, uniquement ses catastrophes. Elle transforme les contraintes de la vie en incompréhension, en injustice, et peu à peu en ressentiment. Elle construit la perception que rien ne fonctionne comme elle veut. Et, parfois, peu à peu, elle s’imagine que tout est fait contre elle.

« Un collectionneur s’assombrit et entre dans les affres de l’alcool en s’enfermant sur ses certitudes et sur la considération que tous les autres lui en veulent jusqu’au commissaire-priseur qui ne veut pas évaluer ses tableaux à plus de 3500 € alors qu’il les estime à 6 millions ».

Focalisée, sur la seule fonction de contrainte de tout ce qui fait résistance à l’atteinte des objectifs construits par ses désirs ou ses besoins, la personne, peu à peu, pour se libérer de cette oppression, fait volontairement ou aveuglément des expériences qu’elle sait dangereuses mais qu’elle pratique dans, ou en lien, avec un groupe qui les considère comme acceptables et libératrices. L’aspect social de ses expériences est fondamental. Ainsi, la personne édifie un ensemble de défenses à multiples facettes qui vont la piéger et la prendre dans les filets de la dépendance. Ce qui est complexe pour elle, c’est qu’elle fait ses expériences, selon une conscience d’action qui n’est pas clairement éclairer au moment de l’action ; certains éléments qu’elle a appris comme néfastes avant l’action, disparaissent dans l’immédiateté de l’action pour accéder à un bien être immédiat espéré sans aucun effet négatif. Tout se réalise pour le mieux. Elle est en passe de devenir addicte.

Elle met en place des rituels de contrôle. Elle construit des pratiques de dépassement selon la pensée magique. Elle utilise des produits pour oublier le mal être occasionné par de la frustration réelle ou imaginé en fonction de la culture et des représentations sociales ressassées par les membres du groupe d’appartenance. Elle se lance dans une activité compulsive (les jeux) qui nécessite une concentration dégageant de l’insatisfaction insurmontable. Elle fume (des herbes) pour diminuer l’activité incontrôlable de son cerveau qui l’empêche de dormir.

L’addiction ou l’obligation d’un impératif à satisfaire

Il est remarquable de constater, que l’addiction s’édifie et s’établit lorsqu’une personne perçoit l’immédiateté de l’instant qui passe, uniquement au travers du prisme de l’obligation d’un impératif à

55 Les besoins fondamentaux peuvent être un besoin vital, un besoin de travailler, un besoin de réussir, un besoin de posséder un bien, un besoin de reconnaissance, un rêve à réaliser.

7

satisfaire. Elle n’arrive pas à conserver dans une mémoire profonde et implicite l’expérience du bien-être d’être en vie au milieu et malgré tous les obstacles et les difficultés du quotidien. Autrement dit, elle n’a pas construit une conservation psychique à long termes de la satisfaction de bien être. Cette carence psychique ouvre à une quête de satisfaction des besoins selon une périodicité de plus en plus rapide et rapprochée. Sans la mémoire de l’histoire passée, la personne ne peut pas anticiper le futur à venir avec confiance. Le besoin se fait ainsi pressent, de plus en plus souvent, avec un repos de satisfaction de plus en plus bref.

Dans la perspective où le besoin à satisfaire fait loi, il est facile de comprendre pourquoi toute contrainte empêchant la réalisation de cet impératif, est perçue comme une insatisfaction anormale et peu à peu comme une injustice. La personne addicte, ou en passe de le devenir, cherche le plaisir de vivre l’instant sans temps de latence. Elle ne peut pas apprécier la satiété et le bien-être de la satisfaction6 :

à 17ans une jeune énonce : « la vie n’a de sens que si j’y trouve du plaisir sinon je prends le scooter et je fonce » ; une jeune femme alcoolique raconte : « je voulais être reconnue et personne ne m’a accordé sa reconnaissance , je n’existais pas aux yeux de mon père, j’ai tenté le regard des hommes et je me suis peu à peu prostituée sans succès alors pour combler le manque j’ai noyé mon chagrin ; Mon rêve était une maison à posséder, et je n’ai jamais pu réaliser ce rêve. Quand je me suis rendu compte que je n’y arriverai jamais, j’ai commencé à boire.

Le fond identitaire de l’addicte pourrait bien être la conception que la vie n’étant pas faite pour souffrir, toute résistance est perçue comme une brimade. L’accepter consisterait à se brider et constituerait un non-sens de vie.

L’addiction installée, la personne vit le présent dans l’attente d’un bien-être sans mémoire psychique et corporelle de tous les temps de bien-être acquis et passés.

En conséquence, inquiète, sans cesse elle espère, imagine, fantasme un futur qui n’est pas élaboré sur la conservation du passé.

Elle n’a pas construit son identité psychique qui trouve son accomplissement avec la dernières des forces psychiques, celle qu’Erik Erikson7 nomme ʺamour de soiʺ. Cette dernière s’acquiert par la relecture des actions du passé destinées précisément à se procurer une satisfaction identificatrice apaisante à long termes.

2.2 Si l’addiction est un mécanisme de défense, il ne faut pas se tromper de combat pour s’en libérer.

6 Et cette satisfaction est d’autant plus inaccessible dans la période où les effets néfastes ont été constatés et que la personne a décidé de s’en libérer, que la culpabilité peut se rajouter avec le sentiment que ce qui a été fait ne devrait plus être.

7 Erikson, (E.) (1963), Enfance et société, Neuchatel, Delachaux et Niestlé. 8

Un mécanisme de défense est par nature une protection d’une faiblesse, il est donc impératif de ne pas lutter contre. Enlever une défense créera une instabilité nouvelle qui devra être comblée par la mise en œuvre d’un autre mécanisme pour éviter la souffrance que la faiblesse procure. Il est impératif donc de lutter contre la source qui sollicite le mécanisme.

Une personne qui s’était à peu près libérée d’une addiction au sucre, après des années de travail, se trouvait parfois en situation où l’envie de sucre redevenait puissante et parfois la prise de sucrerie restait irrésistible. Elle n’était pas totalement libérée de la mise en œuvre du mécanisme de défense. Cette situation survenait clairement quand elle éprouvait une forte atteinte à son identité.

Insatisfaite de cette situation, dans laquelle la dépendance à la satisfaction irrésistible de cette envie restait présente, nous nous sommes attelés à ce dernier niveau de libération, c’est-à-dire lorsque, dès l’origine de l’envie, qui survenait brusquement, elle percevait qu’elle trouverait son apaisement définitif que par la prise de sucre, identifiée comme une issue inévitable. Pour lutter contre cet exutoire, elle mettait en œuvre les multiples artifices appris pour tenter de la faire disparaître. C’était le temps du combat intrapsychique entre la volonté de ne pas se laisser prendre par le produit et la fin assumant la victoire de la prise pour guérir momentanément les effets de la blessure narcissique identitaire. Il lui semblait que dans ces circonstances exceptionnelles de réveil d’une forte blessure, le combat était perdu d’avance. Il fallait se rendre à la raison toutes les activités de détournement8 de l’envie efficaces dans la majorité des situations ne donnaient pas des résultats probant à long terme.

L’idée survint que dans la lutte, elle ne menait pas le bon combat. Ainsi comme ses efforts ne ciblaient pas la bonne cible, le combat était inévitablement perdu d’avance. Tous les outils déplaçaient le temps de la chute mais ne l’évitait pas puisqu’ils ne s’attachaient pas à éradiquer l’origine.

L’idée survint un jour où l’agression avait été très forte. Lors de l’entretien qui l’avait suivi, j’avais décidé de travailler l’évolution du combat intrapsychique entre la partie qui restait ferme dans la capacité à ne pas utiliser le sucre comme solution à la sortie du mal être de vie et la partie qui finissait par lui faire dire « je m’en fous » et où elle s’abandonnait à sa perte.

L’événement

Un après-midi vers 16h, Madame s’aperçoit que sa fille s’était installée dans la cuisine avec son copain pour déguster une collation en amoureux. Etonnée de ne pas être invitée, ce qui rompait à toutes les règles de la famille qu’elle pensait avoir inculquées, elle s’approche pour participer à ce moment habituellement festif. Elle s’aperçoit alors qu’il ne restait plus rien à partager. Ils avaient tout manger sans rien laisser aux autres membres de la famille. Cette attitude l’a profondément

8 L’activité musculaire pour retrouver l’expérience d’être de la détente corporelle, la flute comme le moyen de produire du beau et créer du bien-être, boire de l’eau pour compenser le manque physiologique, compter jusqu’à 20 comme lui avait proposé un hypnotiseur, faire une activité productive. Elle avait même combiné toutes ses activités avec des pratiques de méditation pour renforcer la vie positive, d’auto hypnose en créant des situations de victoire, ou en reprenant des combats gagnés.

9

choquée, et dans le même temps, elle lui renvoie une importante culpabilité concernant son éducation et la transmission des valeurs : « qu’est-ce que j’ai pu faire pour ne pas avoir pu inculquer le sens des autres ? ».

Percevant, immédiatement, comme irrésistible, la montée de l’envie de prendre du sucre, elle commence sur le champ, ses pratiques de libération de l’envie. Elle pratique le scénario de victoire, rien n’y fait ; elle va boire de l’eau il n’y a pas plus d’effet ; elle compte jusqu’à 20, l’envie est toujours là ; alors elle décide d’aller faire les course en se disant de toute façon rien ne marche, je m’en fou je vais manger ce dont j’ai besoin.

L’étude avec la personne des différentes actions spontanées qu’elle a faites met en évidence que la première est une évaluation de sa fille dont l’attitude est en écart à la culture familiale qu’elle pensait avoir inculquée. Le travail plus fin montre la séquence d’actions suivante : 1. observation de sa fille prenant la collation à la cuisine, 2. mise en référence avec la norme de la maison, 3. identification de l’écart, 4. évaluation de sa fille actrice de cet écart, 5. réaction émotive.

La deuxième séquence d’action conduit à l’évaluation de ses actions d’éducation qu’elle estime être à la source de cet écart. La troisième est une évaluation d’elle-même en s’attribuant la culpabilité de ce qu’elle énonce comme un échec (quatrième séquence d’actions). Par la mise en évidence de ces ensembles d’actions, elle découvre qu’elle opère un travail intérieur qui construit sa propre blessure identitaire. Elle se culpabilise en se mettant au centre de tous les processus d’éducation. Elle oublie simplement d’envisager les éléments pris en compte par sa fille pour décider ce temps avec son amoureux.

Cependant le temps de lui faire découvrir que cette attitude n’est pas une aberration culturelle n’est pas encore venu, il faut attendre pour qu’elle soit prête à découvrir par elle-même sans une explication ni une analyse du processus décisionnel de sa fille qui ne peut être étudié car celle-ci n’est pas présente à l’entretien et personne ne peut identifier les processus décisionnels internes d’un acteur.

Donc avec patience, je garde en mémoire cet objectif et j’entre dans l’analyse du deuxième temps décisionnel. Ce dernier met en évidence tout un ensemble d’action qui lutte contre la réalisation de l’envie par la mise en œuvre des pratiques de lutte apprises : auto hypnose, scénario de victoire, boire de l’eau compter jusqu’à 20… Je lui demande quel est l’objectif de chacune des pratiques ? Elle découvre que c’est la lutte contre l’envie et donc que ces pratiques sont des moyens pour détourner l’attention de l’envie.

Ce temps de caractérisation des actions-décisions fait accéder au fait que chaque action est une micro décision qu’elle ne se représente pas comme décision dans le moment de l’action, il est vrai, mais elle découvre que, de toute évidence, c’est elle qui les met en acte et donc qu’elle en est l’actrice et donc la responsable. Le but de ce travail vise à construire la perception d’être décideur de ses actions au moment où elles sont posées, ainsi lorsque cette perception est consolidée, elle réduit le sentiment et l’expérience d’être soumis à une force aveugle qui vient envahir.

A la suite de ce temps de caractérisation vient le travail sur les décisions stratégiques. La première séquence d’actions qui sera travaillée, sera l’ensemble des actions conduisant à l’auto destruction identitaire. C’est là que je lui pose la question : est-ce que lorsque vous manger vos sucrerie vous invitez toute la famille à partager votre orgie.

– Ben non !…..

10

Elle sourit et prend immédiatement conscience sans une explication, sans un raisonnement exposé, qu’il y a des actions de solitude qui ne sont pas en écart avec la culture de la maison…Un exemple vécu par elle suffit.

Afin de lui faire affiner la prise de conscience subite produite par la référence à ce contre-exemple culturel qu’elle a vécu, je lui demande :

  • –  pouvez-vous me préciser la différence entre le moment où vous n’invitez pas vos proches et l’action de votre fille ?
  • –  J’ai un objectif personnel que je ne peux pas partager ; elle, elle choisit ce temps privilégié qu’elle ne peut pas partager…il n’y a pas de différence d’objectif.
  • –  Y a-t-il un écart de culture ?
  • –  Selon la logique familiale, il y a un écart de culture, mais ni moi ni elle, nous sommes dans unmoment familial. Elle vit un autre moment pour elle et son amoureux ; nous ne pouvons pas y être conviés.

    Après avoir enlevé la culpabilité et l’auto dévaluation à la suite d’une erreur d’analyse d’objectif, je me concentre sur le deuxième temps décisionnel où elle lutte contre l’envie. Je l’aide à voir comment la mise en pratique de ses outils sont des petits combats gagnés puisqu’ils diffèrent la prise de sucre jusqu’au moment où elle lâche la lutte, épuisée par le retour de l’envie. La poursuite d’une analyse fine montre que l’objectif de ces pratiques est de combattre la prise de sucre. Or, comme l’envie de sucre vient de la déception de sa fille qui touche son identité de mère et qui lui crée une culpabilité, ces pratiques ne sont pas opérantes pour enlever la source de l’envie. Elles ne font que la différer voire de l’accroître tant qu’elle n’est pas satisfaite. Il fallait donc trouvait la source pour mener une lutte appropriée, autrement dit il fallait s’atteler à lutter contre la construction de sa culpabilité, trouver le moyen pour éradiquer l’auto- production de son atteinte identitaire.

    Ainsi le combat a changé de nature, il est passé de celui d’éviter la prise de sucre, à celui d’éradiquer la source qui suscite la mise en place du mécanisme de défense protégeant la perte d’identité.

    Si le combat tente d’éviter la prise de sucre, il conduit à enlever la défense de protection identitaire, il sera toujours et nécessairement perdu car la source n’est pas enlever. Le mécanisme sera toujours restimulé après les premières victoires. Par contre, travailler à éradiquer la source, change la nature du combat. Il s’agit de renforcer la force psychique qui permet d’analyser une situation dans sa globalité et ainsi de ne pas se tromper de champ de bataille9.

    L’hypothèse que nous formulons au regard de cette constations est qu’il faut d’une part renforcer la capacité à analyser les situations en temps réel, d’autre part de renforcer la force du moi qui accepte la vie et décide de la vivre telle qu’elle est, en fonction des différents objectifs de relation. Autrement dit, il s’agit de renforcer la capacité de poursuivre l’objectif donné à tout enfant à sa naissance : « tu as le devoir

    9 La question de la médecine quantique. La médecine quantique parle de mémoire cellulaire. Sa pratique du nettoyage permet de libérer de la pression de cette mémoire. Cependant cette approche ne prend pas en compte la place de la décision et du combat. Elle opère comme un soin apporté par l’état quantique qui ne prend pas en compte la capacité de l’humain de créer des forces psychiques qui transforment l’état de nature et de réaction chimique corporelle avec un soin corporel. La clinique de l’action, par le renforcement des compétences psychiques à prendre des décisions, libère du déterminisme du corps et de l’histoire.

11

de vivre car il faut que tu vives ». Cet objectif, l’enfant doit l’accepter durant toute sa prime enfance, ce qui est assez facile accompagné par tout l’amour de ses parents. Par contre, c’est parfois plus compliqué à l’adolescence lorsque l’adolescent doit se l’approprier alors qu’il se trouve seul à prendre ses décisions de vivre. Ses parents ne sont plus les seuls accompagnateurs. Il arrive même qu’ils soient en concurrence avec les groupes sociaux qui influencent. De ces groupes identificatoires, il doit savoir garder une vraie distance pour garder son identité sans perdre sa socialité familiale. C’est là que l’amour nécessaire, ne suffit pas pour accepter la vie, il y faut des compétences pour renforcer les forces psychiques acquises dans l’enfance, des compétences pour renforcer une identité psychosociale forte et personnelle autonome du regard du groupe, en faisant accroitre les compétences décisionnelles.10

Dans la perspective de l’action du sujet qui agit des mécanismes de défense (Anna Freud, 1949) l’addiction n’est pas en son origine une maladie, elle relève d’une carence de force pour gérer le conflit intra psychique entre la satisfaction des besoins et la réalisation des désirs volontaires en polarisant sur un seul objectif : la satisfaction du besoin impératif

2.3 L’addiction est donc une protection d’un « je » trop faible.

Le déroulement du parcours aboutissant à la forme de l’addiction consolidée présente trois niveaux.

Dans les premiers temps, lors de la mise en place de ce qui sera les comportements addictes, la personne n’a pas accès par la parole à une représentation de soi qui lui permettrait de se voir actrice étant prise dans un engrenage qui la détermine. Elle se perçoit en mesure de maîtriser les effets des moyens de défenses qu’elle met en place pour lutter contre l’insatisfaction vécue implicitement ou clairement identifiée. Ces effets deviendront dominateurs sans qu’elle s’en aperçoive.

Par la suite, lors du deuxième temps, lorsque l’addiction est bien présente, elle perd la capacité de décrire des événements dans lesquels elle se voit agir. Elle ne peut plus utiliser la faculté de représentation comme le moyen de créer une histoire permettant de la libérer de la mise en œuvre des moyens de vie qu’elle a choisis et qui la dominent et la submergent. Le récit des obstacles qui ont pu être dépassés par des prises de décisions adaptées plus ou moins conscientes, ne constitue pas un socle permettant d’anticiper l’avenir avec confiance. L’addiction est installée comme compulsive. Elle oblige.

Dans cette période, selon les différentes formes d’addiction, les personnes ne perçoivent pas pour elles la nécessité de s’en libérer pour être mieux. La personne addicte sera dans la soumission à

10 La décision est une action à la fois comme acte pratique : œuvre du potentiel d’action, et comme acte de pensée et de raisonnement : œuvre de l’esprit. La décision est une mise en cohérence des quatre dimensions de l’identité psychosociale combinant les facteurs de position sociale, ceux du système de valeurs, du système de connaissances et de raisonnement, ainsi que ceux du potentiel d’action. (Michit H et R 1998).

12

l’environnement qui va tenter de lui imposer des soins. Ces soins ne font pas sens. Le travail sur soi et avec soi ne pourra pas commencer. Pour l’environnement comme pour le rééducateur, il faudra attendre sans être inactif. L’action d’accompagnement tentera, avant tout autre démarche, de créer ou reconstruire le « moi » réflexif, ( le « je me vois ») par un questionnement sur la représentation de soi en action prenant des moyens ajustés pour atteindre des objectifs.

En effet, il n’existe aucune personne humaine non psychotique qui ne réalise pas au moins un acte humain dans la journée11. Ces actes obéissent à l’acceptation par leur auteur d’une contrainte non pas seulement dans sa fonction de contrainte mais aussi dans sa fonction de service. C’est à partir de ces moments de vie que le travail, pour libérer la personne de la contrainte asservissante de l’addiction, se construit en la surprenant en vie actrice d’actes de vie. Dans cette démarche, le rééducateur et la personne ne cherchent jamais à corriger12 un écart, à une norme biologique, physique, sociale, qui serait vécue ou représentée comme un échec, mais tous les deux se centrent à développer les compétences de vie présentes dans l’acceptation de toute contrainte comme une nécessité à respecter pour faire un acte de vie. Le rééducateur aura de cesse de surprendre la personne en train de vivre, alors que l’addicte ne distingue pas ces moments comme fondamentaux et les oublie dans la représentation de l’histoire de ses journées.

Dans cette phase d’accompagnement, quelles que soient les actions – poursuite d’objectif et mise en œuvre de moyen – il sera simplement nécessaire de faire découvrir la capacité à se donner des objectifs et de percevoir par quel moyen ils ont été atteints. Ce « moi réflexif », construit par la relecture d’actions mises en œuvre, crée la possibilité de questionner le passé immédiat. Elle crée ainsi un passé, une histoire dont il est possible de goûter les effets de satisfaction. Au cours de ce temps d’accompagnement, il s’agit de tenter de faire exister un sujet qui s’extrait des conditions de sa physiologie biologique par l’émergence de la réflexivité « conscience de soi ». Cette réflexion du « moi » en action travaille à la création d’un dialogue intérieur avec une image de soi et avec des attentes qui peuvent être atteintes. Cette image spéculaire construite représente le « soi en action » qui est parfois bien différente du « soi » espéré. La différence entre le soi en action et le soi espéré constitue le conflit intra psychique. Lorsque la distance n’est pas vécue nécessairement comme en échec, l’image de soi permet de se construire comme un humain dégagé de l’emprise des insatisfactions pour créer l’image d’un acteur en capacité d’apprécier l’atteinte concrète des objectifs envisagés.

C’est au cours de cette étape que se présente le troisième temps, le temps où il sera nécessaire de faire émerger le conflit intra psychique en le faisant percevoir comme un combat souffrant mais salutaire, pour ensuite, le travailler afin de rendre à la partie de la personne qui ne veut plus être dominée par celle qui l’oblige, toute la force pour résister à la pulsion du besoin jusque-là irrésistible. Pour cela, il faudra écouter le sentiment de mal-être qui surgit lorsque la personne se sent insatiable, obligée et piégée par ses actes addictifs. C’est le temps où la personne commence à exprimer une plainte voire l’expérience de vivre un

11 Se lever pour satisfaire un besoin physiologique est déjà une des premières actions à travailler comme une action humaine consistant à accepter la contrainte comme un service pour la vie. S’habiller, déjeuner, préparer un repas, marcher, sortir, etc….
12 Corriger consiste à identifier un écart et expliquer rationnellement l’importance de l’éviter car il empêche d’atteindre l’objectif de vie supposé ajustée à la personne. C’est ainsi que rationnellement se construit un projet d’amélioration qui nie la vie qui a été au cœur de l’acte énoncé comme un écart. En corrigeant un comportement l’acte d’éducation détruit la vie de celui qui l’a posé.

13

cauchemar. C’est le temps où resurgit une culpabilité explicite alors qu’elle avait été masquée par la défense d’annulation ou de négation.

2.4 La découverte et le renforcement du conflit intra psychique

La rencontre des personnes en passe de devenir prise dans une addiction comme la rencontre de celles qui sont sur le début de leur libération met en évidence un conflit intra psychique vécu, pour les premières sans souffrance et dans la certitude de la maitrise, pour les secondes dans la souffrance de ne pas le dominer et d’en sortir toujours perdante.

Le conflit intra psychique se caractérise par la tension interne qui habite une personne qui se rend compte « qu’elle fait ce qu’elle ne veut pas et ne fait pas ce qu’elle veut ». Chez l’addicte le conflit peut aller jusqu’à l’expérience de l’oppression d’une partie d’elle-même à laquelle elle ne peut pas résister : « c’est plus fort que moi ». Elle ressent une obligation à laquelle elle ne peut pas résister et qui la condamne avec une perception que rien, ni personne ne pourra l’en libérer « qui me libèrera de ce corps qui me voue à la mort ? » écrivait Paul de Tarse13. Très souvent les personnes expriment le sentiment de vivre un cauchemar et une angoisse extrême que certains accompagnants – et généralement les proches de la personne – ne comprennent pas et en sous-estiment la violence et la douleur.

Cependant, pour initier et/ou poursuivre un travail de libération d’une dépendance, le conflit intra psychique et la souffrance qu’il engendre sont une nécessité incontournable. En ce conflit résident à la fois l’énergie du combat, la souffrance incommensurable et la difficulté majeure du travail de libération. L’œuvre de l’accompagnateur sera de créer le mal-être du conflit lorsqu’il n’est pas présent, puis d’alimenter le combat intra psychique tout en assistant et soutenant la personne jusqu’à la victoire du « je qui veux» sur le « je qui ne fais pas ». L’accompagnateur sera sur le versant de la création puis sur le maintien de la souffrance nécessaire pour susciter la volonté de se libérer. Il s’évertuera à ne pas alimenter voire à éliminer chez la personne, l’engendrement inévitable du sentiment de culpabilité, ainsi que ses effets. Son point d’ancrage sera l’alliance qu’il aura créée avec la partie du sujet qui décide de vivre libérée de l’oppression de la partie qui réagit à la quête de la satisfaction du besoin et du plaisir immédiats. Cette alliance se crée lors de la période précédant l’apparition du mal-être du conflit, autrement dit lors de la période qui correspond au temps de la négation de l’attachement au produit ou au jeu qui s’établit précédant la dépendance proprement dite.

Remarque

Dans la période de l’addiction installée, il arrive que la perception du combat soit présente mais que la personne ait dans le même temps construit la certitude de ne pas pouvoir sortir de sa dépendance. Dans ces conditions, elle ne viendra pas consulter à l’instar de cette Isabelle qui, après avoir pris un rendez-vous sous l’invitation insistante d’une amie, appelle et annonce: « je ne viendrai pas à votre RdV car qui vous êtes pour réussir là où tous les autres ont échoué ! » Ici, l’approche relève de la première étape de construction de l’alliance en reprenant les actions-décisions de la vie quotidienne par l’entourage ou par les rééducateurs en lien avec la personnes dans les institutions qui la reçoivent lors de périodes de soins la plupart du temps refusés par la personne.

13 Paul de Tarse écrit ce texte dans une lettre qu’il adresse à ses amis de Rome avant de les rencontrer en 57/58.

14

3 La libération par la clinique de l’action

La libération de l’addiction se trouve quand les forces psychiques du dépassement des obstacles ont été suffisamment renforcées pour être en mesure de permettre à la personne de rester fidèle à l’objectif de ne plus être dépendant du produit ou de l’activité qui permet l’équilibration des tensions, des angoisses des peurs et des fragilités identitaires. Elle peut alors les réguler à l’aide de mécanismes de défense diversifiés, ajustés aux situations et à l’agression psychique d’un moment et décidés de façon à ce qu’ils ne deviennent plus contraignants, oppressifs et dominateurs.

Bibliographie

Erikson, (E.) (1963), Enfance et société, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé.

Guindon, (J.) ( 1976), Les étapes de la rééducation, Paris, Fleurus.

Guindon (J )(1982)Vers l’autonomie psychique, Paris, Fleurus.
Michit H et R l’identité psychosociale diagnostic et renforcement, ed. MC2R Grenoble

Freud, (A.) (1949), le moi et les mécanismes de défense, Paris, Presse universitaire de France.

15

Leave a Reply